Benoit Maujean | Mikros Image

Introduction_Fabuleux destin de la couleur_Benoit_Maujean from Mikros image on Vimeo.

La convergence des medias au niveau de la création et de la diffusion, longtemps annoncée par les sociologues, est devenue une réalité avec la généralisation du “tout-numérique”. Quelques exemples récents pour illustrer cette évidence : l’accélération inéluctable de la fusion télévision – internet (par les programmes TV intégrés dans les navigateurs web et maintenant par le biais des télévisions connectées, les « smart TVs »), le succès croissant des films d’animation qui se traduit par un foisonnement de leurs supports de consommation (en commençant pour les plus prestigieux par la salle de cinéma);  les documentaires ou documentaires-fiction haut de gamme qui trouvent maintenant un nouveau souffle par là également une première distribution en salle de cinéma; pour la fiction, l’avènement des séries américaines à succès, produites par les grands acteurs du câble ou de la télévision et qui rivalisent avec les plus gros succès des salles de cinéma, tout en trouvant une 2eme exploitation dans la VOD ou les supports de type DVDs ou BlueRay ; les allers retours dans les 2 sens entre le jeu vidéo et la fiction; la consommation croissante de tous types de programmes sur les nouveaux supports tels que les smartphones, les tablettes … Remarquons au passage, qu’aucune de ces nouvelles formes de création ou de diffusion ne remplace les formes les plus traditionnelles, mais qu’on est plutôt en présence d’une prolifération de contenants et de contenus qui va en se multipliant.
Pour revenir à des cas concrets plus proches des métiers qui nous concernent, comment faire pour ne pas être tenté par l’utilisation des multiples caméras numériques ou non, lors du tournage d’un long-métrage, comment faire pour ne pas jouer avec ces images tournées et les mélanger à des images de synthèse, tout en essayant de garder les nuances de ce velouté de peau, la brillance et l’éclat de ce regard, comment faire enfin pour délivrer un master numérique et encore pour un certain temps un master argentique en salle, tout en livrant cet autre master HD pour la télévision, le DVD ou le BlueRay, sans parler de la VOD et des autres canaux de diffusion.

Ce qui est certain, c’est que cette convergence et ce foisonnement ne font que renforcer la nécessité pour nous créateurs ou distillateurs de contenus, de maîtriser la cohérence et la continuité de la qualité des images, et donc notamment de la couleur, tout au long de la chaîne de fabrication et de distribution.

La couleur c’est à la fois ce qui nous rassemble et ce qui nous sépare autour d’une image. C’est ce qui nous sépare, car nous avons tous une perception individuelle de la couleur, à cause du patrimoine génétique de nos capteurs visuels, et dont la performance peut varier avec la fatigue ou avec l’âge. L’interprétation des informations fournies par ces capteurs pouvant aussi varier en fonction du contexte spatial (l’environnement lumineux de l’objet considéré, son positionnement relatif par rapport à d’autres objets) ou du contexte culturel (avec l’exemple emblématique des différences de langages; cf. les expériences qui ont montré que la seule différence linguistique peut se traduire par une différence de perception des couleurs : la différence entre le russe et l’anglais pour décrire des nuances de bleu, ne donnent pas les mêmes types de réponse dans les 2 langues en présence des patches colorés de bleu voisin).

Mais la couleur c’est aussi ce qui nous rapproche, car il reste indéniable que l’acceptation de la couleur dans son sens large, avec des définitions aussi partagées que l’intensité, le contraste ou la saturation permettent dans leurs nuances de partager la qualité de l’information et au final de l’émotion véhiculée par une image (une image sombre/froide par opposition à une image claire/chaude). Certains disent même que la couleur, c’est la chair d’une image. Mais nous savons tous que l’usage d’une terminologie standardisée est bien évidemment dans ce cas critique, et qu’il devient rapidement nécessaire de recourir à des standards de référence pour caractériser les différents composants qui permettent de générer, de voir et donc de décrire une image.

Parmi tous les medias évoquées plus tôt, revenons un temps sur l’un de ceux qui ont été fortement bouleversés par l’intégration progressive mais quasiment définitive du numérique à la fois dans les outils et les supports, plus généralement dans toute sa chaîne de la valeur. La photographie a vu apparaître en 1993 les principes généralisés et standardisés de la gestion de la couleur avec la création de l’International Color Consortium (ICC). Au final, les profils ICC font que les couleurs de nos impressions jet d’encre correspondent globalement à l’affichage sur notre écran ou aux couleurs que nous avons capturées avec notre appareil photo numérique ou argentique. Mais pour ces raisons historiques, le flux ICC reste principalement orienté « impression ». Des nouveautés introduites dans la version 4 des spécifications de ce format rendent possible l’utilisation des outils ICC dans un flux de production vidéo et cinéma. Certains éditeurs de logiciel, dont Adobe, ont proposé dans leurs versions récentes l’intégration des profils ICC (cf. Adobe After Effects CS4). Cependant, l’ICC doit encore lever les limitations de ses spécifications trop marquées par le contexte de l’impression pour rendre ses outils totalement adaptés à l’industrie du cinéma et de l’audiovisuel, notamment à cause de la très grande variété de nos outils logiciels et de nos périphériques de capture et de restitution.

Consciente de ces limitations mais inspirée par cette démarche, l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences (AMPAS) a décidé de développer une nouvelle architecture englobant la captation, la fabrication et la diffusion. Le but de ces travaux est de proposer un cadre architectural de gestion de la couleur clairement défini, optimal pour la production d’images animées, compatible avec les chaînes de production argentiques et numériques existantes. C’est ainsi que la version 1.0 de la Specification de l’Image Interchange Framework (IIF) a vu le jour en 2008. Son intérêt est multiple, citons par exemple l’établissement d’un espace de travail colorimétrique de référence (ACES – Academic Color Encoding Specifications), ainsi qu’un ensemble de transformations colorimétriques de rendu. Le résultat est un concept de gestion de la couleur conçu par les experts du cinéma, basé sur un flux de production pour l’industrie des images animées dans son ensemble. Sans oublier que l’un des enjeux affiché par l’AMPAS est également de fournir les outils permettant de gérer de manière pérenne le patrimoine des films accumulés, avec l’espoir légitime de pouvoir ré-exploiter ces œuvres de manière fidèle dans les années à venir, quels que soient les supports et les périphériques de diffusion qui seront alors utilisés.

Citons également une autre initiative qui s’intéresse à la maîtrise de la chaîne colorée pour les effets spéciaux visuels : le projet Open Source OpenColorIO (OCIO), initié depuis 2003 par le studio Sony Picture Imageworks, dont la version 1.0 est sorti en octobre et qui utilise également les spécifications de l’Image Interchange Framework, avec notamment la possibilité de recourir à la gestion de l’espace coloré ACES.

C’est ainsi que pendant 18 mois, Mikros Image, l’ENS Louis-Lumière et la CST se sont alliés au sein du projet collaboratif HD3D² (projet de R&D déposé dans le cadre de l’Appel à Projets FUI8, labellisé par Cap Digital et soutenu par la DGCIS – Min. de l’Économie, des Finances et de l’Industrie) afin de faire avancer l’état de la connaissance en matière de gestion de la couleur et d’introduire en France la maîtrise du nouvel espace coloré ACES. Il s’agit également de définir des méthodes de caractérisation pertinentes (moniteurs, projecteurs, films, caméras), et de proposer des outils de calibrage et de conversion pour l’ensemble des outils de la chaîne de production et de post-production des images animées.

Pour resituer le projet HD3D2 sans son contexte, HD3D2 est la suite du projet HD3D-iio (iio : Initiative pour une Industrie Ouverte) qui a été l’un des premiers projets structurants du pôle de compétitivité francilien Cap Digital, initié en septembre 2006, dans le cadre des appels à projet soutenu par le Fonds Unique Interministériel (FUI). HD3D², initié en janvier 2010, s’inscrit dans la continuation du projet HD3D-iio afin de disposer d’outils collaboratifs de production, permettant de répondre aux enjeux clés de la création de contenus. Ce 2eme projet réunit 13 partenaires, 7 PMEs : HD3D SAS, Mikros Image, Mac Guff Ligne, TeamTo, 2 Minutes, Noelios Technologies, Arkamys; 5 écoles et laboratoires de Recherche : ENSLL (École Nationale Supérieure Louis-Lumière), Artemis (TELECOM & Management SudParis), CICM (Centre de recherche Informatique et Création Musicale) de la MSH (Maison des Sciences de l’Homme) et Paris VIII, L2TI (Laboratoire de Traitement et de Transport de l’Information) de Paris XIII et LIMSI du CNRS ; 1 association : CST (Commission Supérieure Technique de l’Image et du Son).

Comme nous le verrons cet après-midi, HD3D propose 4 outils : ColorTribe pour le calibrage des périphériques d’affichage, Tuttle OFX pour le traitement par lots des séquences d’image, Duke pour la lecture en temps réel et en haute résolution, ArtForge pour les outils de suivi de production et de fabrication.
Cette journée de conférence présente les fruits de l’association de l’ENSLL, la CST et Mikros Image dans le cadre du groupe de travail « Cohérence de la perception visuelle » afin d’en assurer la dissémination. Il est important de souligner ici la nécessité d’un travail collaboratif pour mieux embrasser la complexité du problème posé (en proposant à la fois une approche à la fois académique et industrielle), et pour mieux garantir la pérennité des résultats (en s’inspirant notamment de la démarche des projets Open Source).

Pour conclure cette introduction, je formulerais un vœu : que vous puissiez à la fin de cette journée partager autour de vous cette même envie qui nous a animés durant la conduite de ces travaux, à la découverte de ces nouveaux outils et de ces nouvelles méthodes de production, pour préserver la qualité de nos images. La 1ere étape a déjà été franchie : rassembler certains chercheurs, industriels, académiques, éditeurs de logiciels pour proposer ces nouveaux standards de référence sur la gestion de la couleur. La 2eme étape reste essentielle : l’appropriation de cette démarche par la communauté des créateurs et distillateurs de contenus visuels.